Questions à poser à ses grands-parents : 50 qui marchent
Qu'est-ce que je peux demander à mamie ou à papi, et comment dépasser les réponses en trois mots ?
Le problème n’est presque jamais l’oubli. Vous vous asseyez à côté de votre grand-mère, vous lui dites « Raconte-moi ta vie », et la conversation s’arrête là. Elle sourit, elle dit qu’il n’y a pas grand-chose à raconter, et on passe au café.
« Raconte-moi ta vie » n’est pas une question. C’est une demande de résumé, et personne ne résume soixante-quinze ans sur commande. Les bonnes questions à poser à ses grands-parents sont petites et précises. Assez étroites pour que la réponse vienne toute seule, sans laisser le temps de décider que ce n’est pas intéressant.
Les cinquante questions ci-dessous sont construites comme ça. Ce sont des questions à poser à sa grand-mère comme à son grand-père, nés à peu près entre 1940 et 1960, à la campagne ou en ville. Elles sont écrites au tutoiement, comme on parle à mamie dans la plupart des familles. Si chez vous on se vouvoie, passez au vous.
Prenez-les dans le désordre. Sautez celles qui ne collent pas. Le but n’est pas d’arriver au bout de la liste.
Questions à poser à ses grands-parents : trois règles d’abord
Demandez un jour, pas une époque. « C’était comment, les années 50 ? » appelle une réponse que n’importe qui pourrait donner. « Qu’est-ce que tu faisais le jeudi, quand il n’y avait pas école ? » appelle un souvenir qui n’appartient qu’à une personne. Plus la question est étroite, plus la réponse est riche.
Partez d’un objet. Une photo de classe, le livret de famille, une boîte à couture, un vieux bulletin scolaire. Posez-le sur la table et demandez « Qui a pris cette photo ? » ou « Il venait d’où, ce moulin à café ? ». Un objet donne aux mains et aux yeux quelque chose à faire, et la parole suit plus facilement.
Ne corrigez rien. Si la date est fausse, si le nom du cousin change d’une fois sur l’autre, laissez passer. Vous n’écrivez pas un livre d’histoire, vous écoutez quelqu’un se souvenir. Et quand il y a un silence, attendez. Comptez jusqu’à cinq avant de reprendre la parole. C’est souvent pendant ce silence que le souvenir arrive.
L’enfance et la maison
- Quelle est la toute première chose dont tu te souviens ?
- Comment était la cuisine de la maison où tu as grandi ?
- Où dormais-tu, et avec qui partageais-tu la chambre ?
- Qu’est-ce que tu faisais le jeudi, quand il n’y avait pas école ?
- Est-ce qu’il y avait des bêtes à la maison, dans la cour ou au jardin ?
- Qu’est-ce qu’on mangeait le dimanche, et qui faisait la cuisine ?
- À quoi jouais-tu dehors, et jusqu’où avais-tu le droit d’aller ?
- Pour quelle bêtise te faisais-tu gronder le plus souvent ?
Pour relancer, demandez un sens. « Ça sentait quoi ? » ou « Qu’est-ce qu’on entendait depuis ta chambre ? ». Une odeur ou un bruit ramène souvent toute une pièce avec elle : le poêle, la toile cirée, le chien du voisin.
Si la réponse est « On n’avait rien, c’est tout », ne vous arrêtez pas là. Demandez : « Et qu’est-ce qui te faisait plaisir, quand même ? » La pauvreté se raconte en une phrase. Les petits bonheurs prennent une page.
L’école et la jeunesse
- Tu allais à l’école à pied ? Combien de temps ça prenait ?
- Comment s’appelait ton instituteur ou ton institutrice, et comment était-il ?
- As-tu passé le certificat d’études, ou un autre examen dont tu te souviens bien ?
- Quelle matière aimais-tu, et laquelle détestais-tu ?
- À quel âge as-tu quitté l’école, et pourquoi à ce moment-là ?
- Qu’est-ce que tu écoutais à la radio quand tu avais quinze ans ?
- Où allaient les jeunes le samedi soir : au bal, au cinéma, au café ?
- Quel vêtement rêvais-tu d’avoir à seize ans ?
Pour relancer, demandez un nom. « Comment il s’appelait, ce copain ? » Un prénom fait remonter le reste : la rue, la famille, ce qu’il est devenu. Les gens se souviennent mieux des personnes que des années.
Ou demandez ce qui était interdit. « Qu’est-ce qu’on n’avait pas le droit de faire, à ton âge, que les jeunes font aujourd’hui sans y penser ? » La réponse dit beaucoup sur une époque, et elle fait souvent rire.
Le travail et l’argent
- Quel a été ton premier travail, et combien gagnais-tu ?
- Qu’est-ce que tu as acheté avec ta première paie ?
- Comment as-tu trouvé ce travail : une annonce, un cousin, le patron du village ?
- Qui t’a appris ton métier ?
- Si tu as fait ton service militaire, où t’a-t-on envoyé, et qu’en as-tu gardé ?
- Y a-t-il eu une année où l’argent manquait ? Comment faisiez-vous ?
- Quel geste de ton métier saurais-tu encore faire les yeux fermés ?
Pour relancer, demandez une journée entière. « Raconte-moi un mardi ordinaire, de l’heure où tu te levais jusqu’au soir. » C’est dans le détail d’une journée banale que le métier devient vivant : le trajet, la pause, ce qu’on mangeait à midi, le collègue qui chantait.
Et faites montrer. « Montre-moi comment tu faisais. » Un geste revient souvent avant les mots. Pour la question 17, une petite relance fait toujours son effet : « C’était en anciens francs ou en nouveaux ? »
L’amour et la famille
- Où as-tu rencontré la personne avec qui tu as fait ta vie ?
- Qu’as-tu pensé d’elle, ou de lui, ce jour-là ?
- Comment ça se passait, se fréquenter, à l’époque ? Il fallait la permission de qui ?
- Comment s’est passé le jour du mariage, et qui manquait ?
- Où avez-vous habité au début, et à quoi ressemblait ce logement ?
- Comment as-tu appris que ton premier enfant allait arriver ?
- Qu’as-tu gardé de la façon dont tes parents t’ont élevé, et qu’as-tu voulu faire autrement ?
- Quel membre de la famille aurais-tu aimé que je connaisse ?
Pour relancer, restez sur les faits. Ne demandez pas « Tu l’aimais ? ». Demandez « Il portait quoi ? », « Qu’est-ce qu’elle t’a dit en premier ? », « Il pleuvait ? ». Beaucoup de grands-parents ont grandi dans des familles où l’on ne parlait pas de sentiments. Le lieu, la robe, la musique du bal, ça se raconte sans gêne. Les sentiments viennent souvent ensuite, tout seuls.
Pour la question 31, une bonne relance : « Il ressemblait à qui, dans la famille d’aujourd’hui ? » Vous verrez peut-être un arrière-grand-oncle reprendre vie dans le rire de votre cousin.
Les fêtes et les traditions
- Comment se passait Noël, ou la grande fête de l’année, quand tu étais petit ?
- Quel plat ne se faisait qu’une fois par an, et qui avait le droit de le préparer ?
- Y avait-il une fête du village, une foire, un pardon, une ducasse, une fête votive ? Comment ça se passait ?
- Parlait-on une autre langue que le français à la maison : un patois, le breton, l’alsacien, l’occitan, l’italien, l’espagnol, l’arabe ?
- Quelle chanson chantait-on à table, ou en voiture ?
- Où partait la famille en vacances, quand elle partait ?
- Quelle tradition de la famille aimerais-tu qu’on continue ?
Pour relancer, comparez. « Et chez les voisins, c’était pareil ? » Ce qui distinguait une famille, un village ou une région ressort quand on compare. C’est souvent là que surgit une coutume que personne d’autre ne connaît.
Et faites dicter. Pour le plat de la question 33 : « Tu saurais me donner la recette, là, maintenant ? » Notez les mesures telles qu’elles viennent, « un verre de farine », « gros comme un œuf de beurre ». Ce sont ces mesures-là que vous aurez envie de retrouver.
Les années qu’ils ont traversées
Les plus âgés sont nés pendant la guerre ou juste après. Les plus jeunes ont grandi pendant les Trente Glorieuses, avec l’arrivée du frigo, de la télévision, de la voiture. Posez ces questions simplement. Certains parlent volontiers de la guerre et de l’après-guerre, d’autres non, et les deux sont normaux.
- Qu’est-ce que tes parents t’ont raconté de la guerre ?
- Te souviens-tu de choses qui manquaient, ou de choses qu’on gardait « au cas où » ?
- Quel est le premier appareil arrivé à la maison qui a tout changé : le frigo, la machine à laver, la télévision, le téléphone ?
- Te souviens-tu de la première voiture de la famille ?
- Où étais-tu en mai 1968, et qu’en as-tu vu, de près ou de loin ?
- Qu’est-ce qui a le plus changé dans ta ville ou ton village depuis ton enfance ?
- Quel événement t’a fait arrêter ce que tu faisais pour écouter la radio ou regarder la télé ?
Pour relancer, demandez le concret. « Combien ça coûtait ? », « Qui l’a choisie ? », « Qui avait le droit d’y toucher ? ». La télévision de 1962 raconte toute une famille : où elle était posée, qui tenait le bouton, qui venait la regarder.
Sur un sujet plus lourd, la relance la plus utile est parfois : « Tu veux qu’on en reparle une autre fois ? » La porte reste ouverte, et personne n’est poussé.
Ce qu’ils ont appris
- Quel conseil t’a-t-on donné que tu as mis longtemps à comprendre ?
- Qu’est-ce qui s’est révélé moins important que tu ne le croyais ?
- Qui t’a aidé à un moment où tu en avais besoin ?
- Si tu pouvais revivre une seule journée de ta vie, laquelle choisirais-tu ?
- Qu’est-ce que je ne t’ai jamais demandé, et que tu aimerais me raconter ?
Pour relancer, demandez un exemple. « Tu peux me raconter une fois où c’est arrivé ? » Une leçon de vie dite en une phrase ressemble à un proverbe. Avec un exemple, elle devient une scène qu’on retient.
Et demandez « Pourquoi celle-là ? » après la question 49. La journée choisie surprend souvent. La raison du choix surprend encore plus.
Comment garder les réponses
Enregistrer. Le dictaphone de votre téléphone suffit. Demandez d’abord si c’est d’accord, puis posez le téléphone à l’envers sur la table et oubliez-le. Au début, dites à voix haute la date, le lieu et qui parle. Dans dix ans, vous serez content de le savoir.
Écrire. Un enregistrement a un défaut : on le réécoute rarement en entier. Le soir même, notez les trois histoires qui vous ont le plus marqué, avec ses mots à elle, pas votre résumé. « On tirait le diable par la queue » dit plus que « ils avaient peu d’argent ». Gardez les expressions, les tics de langage, les mots de patois. C’est ce qui fait qu’on entend encore la voix en lisant.
Un livre à remplir. La troisième solution, c’est de laisser votre grand-parent écrire lui-même, à son rythme, une question à la fois. Une écriture qu’on reconnaît, sur du papier qu’on peut tenir, c’est la version que la famille ouvre vraiment. Un simple cahier fait l’affaire. Il existe aussi des livres à remplir qui posent les questions page par page. Si la vue ou la main fatiguent, choisissez de grands caractères et des lignes larges. Et rien n’empêche de faire les deux : vous posez la question, elle raconte, et l’un de vous deux écrit.
Offrir les questions en cadeau
Ces questions à poser à mamie ou à papi font aussi un très beau cadeau, à Noël, pour la Fête des grands-mères en mars ou pour un anniversaire. Le cadeau, ce n’est pas l’objet. C’est la promesse d’un moment ensemble.
La version la plus simple ne coûte presque rien. Recopiez dix questions sur de petites cartes, glissez-les dans une enveloppe et ajoutez un mot : « Une carte par dimanche. Je viens avec les croissants. » Vous pouvez aussi offrir un beau cahier avec une question écrite en haut de chaque page, de votre main.
Si vous préférez un livre déjà construit, c’est ce que nous avons fait avec notre livre, L’histoire de ta vie : 58 questions en 8 chapitres, avec de la place pour répondre à la main, en relié ou en broché sur Amazon.fr. Mais les cartes dans l’enveloppe marchent très bien aussi. Ce qui compte, c’est que quelqu’un pose la question.
Vous n’avez pas besoin d’une grande occasion. Choisissez trois questions dans cette liste, celles dont vous avez vraiment envie d’entendre la réponse, et posez-les dimanche prochain, entre le plat et le dessert. Les quarante-sept autres attendront la fois suivante.